Traitement des déchets : Non, Altriom n’est pas une usine-miracle

Contrairement à ce qui a été présenté le 24 avril 2019 à la Chambre de commerce et d’industrie de la Corse-du-Sud par la société 3WAYSTE, la technologie de la société Altriom est une fausse solution pour les déchets en Corse. Cette usine, vendue comme innovante, est en fait une usine classique de Tri mécano biologique, dite TMB.

L’usine Altriom installée à Polignac en Haute-Loire est une installation de tri industriel a posteriori, c’est-à-dire un surtri mécanique des ordures ménagères jetées en mélange (poubelle grise) qui annonce une « valorisation » de 92 % des déchets traités. Cette technologie de tri mécano biologique (TMB), vantée et « survendue » par Altriom et 3WAYSTE est présentée comme innovante, mais révèle de piètres performances : compost de mauvaise qualité, recyclables souillés, donc non recyclés.

De piètres performances

La première usine Altriom a été mise en service en 2014 pour le traitement des déchets d’un groupement de 28 communes de Haute-Loire, dont l’agglomération du Puy en Velay. Aucune autre collectivité de France continentale ne l’a adoptée. La solution du TMB a d’ailleurs été reconnue non pertinente par la loi de Transition énergétique et pour la croissance verte (LTECV 2015) laquelle prévoit une généralisation du tri à la source des biodéchets. L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’Energie) appelle les collectivités à la prudence à l’égard de cette technologie et n’apporte plus son soutien financier.

Pourquoi la Corse se laisserait-elle séduire par ce genre de structures qui ont fait la preuve ailleurs de leurs incohérences ? Quelles sont donc les performances de l’usine phare de la société 3WAYSTE ?

L’expertise Zero Waste France tire la sonnette d’alarme

Des analyses pertinentes ont été réalisées par l’ONG Zero Waste France (après des difficultés pour obtenir les données d’exploitation). Par ailleurs le média spécialisé Déchets infos, qui s’est vu opposer un refus de visiter les installations, a publié une enquête dans son N° 107 : Altriom, un TMB survendu aux performances qui interrogent.

Concernant l’usine de Haute-Loire, les chiffres sont disponibles pour l’année 2016. Le schéma ci-dessous en donne le détail.
En entrée l’usine Altriom a enregistré 29 768 tonnes de déchets. Pour produire en sorties :

  • du compost de deux types (21%) :  le compost normé (15 %), qui ne serait « dans les clous » de la norme que grâce à l’ajout important de déchets verts, non inclus dans la collecte des sacs noirs d’OMR (Ordures Ménagères Résiduelles) entrantes ;  le compost non utilisable enfoui (6%), qui est un déchet.
  • des recyclables (11 %). Le média Déchets infos souligne qu’il n’a malheureusement pas été possible d’en contrôler la qualité. Ce taux de recyclage serait atteint en incluant des déchets d’activité économique (ex. commerces qui apportent leurs déchets triés, ce qui vient à part des ordures ménagères brutes collectées et améliore les statistiques).
  • des combustibles (39 %). Afin de redorer le blason de l’incinération, ses promoteurs recourent à cette technique de traitement thermique, proclamée «valorisation énergétique». Attention au terme de «valorisation », qui peut cacher différents types de solutions : pour les 39% concernés ici, c’est de l’incinération, qui reste la solution la plus coûteuse et la plus polluante de traitement des déchets.

L’évaporation (perte d’eau) et la freinte (perte de carbone et d’azote sous forme gazeuse dans le compostage) issues des biodéchets mélangés représentent 22%, soit près du quart du poids des déchets traités. On peut s’interroger sur l’énergie gaspillée par de telles structures industrielles chères et complexes pour séparer mécaniquement les différents flux destinés au recyclage (médiocre en qualité et quantité) et sécher ensuite des combustibles « tout venant », très hétérogènes, censés produire de l’énergie.

Des déchets de cuisine et de jardin séparés en amont puis compostés perdent naturellement de l’humidité et du poids sans autant de technologie. D’où l’intérêt financier et environnemental du tri à la source de l’organique afin de limiter les nuisances et produire un amendement de qualité pour un retour au sol.

Argumentation fallacieuse

Ce n’est donc pas 92% de valorisation générée par l’usine ALTRIOM, mais seulement 26% de valorisation matière (recyclée et compostée), 39% d’incinération, pour une proportion de 35% de pertes et déchets ultimes à enfouir.

Toute combustion de déchets -qu’ils soient des ordures mélangées (OMR) ou des combustibles solides de récupération secs (CSR), préparés et broyés après recours aux usines de TMB- génère toujours une dangereuse pollution mal contrôlée (particules, dioxines, en particulier dioxines bromées, furanes, métaux lourds, etc). Elle contribue à la production de gaz à effet de serre et à la destruction de matières premières, pour une production d’énergie infime lorsqu’on tient compte du cycle de vie des produits (énergie grise), définitivement réduits en cendres. Elle ne permet pas d’échapper au modèle économique linéaire (fabriquer, consommer, jeter) pour une transition vers une économie circulaire.

Concernant la Corse, la fraction de CSR à incinérer devrait, être transportée sur le continent ou donner lieu à la construction de chaudières, évidemment polluantes. Est-ce l’objectif caché ?
L’assemblée de Corse a voté à l’unanimité par délibération N°10/202 AC l’abandon de tout traitement thermique. L’incinérateur, comme la thermolyse ou la pyro gazéification, sont donc exclus, en vertu du Plan de Gestion des déchets de la Corse applicable depuis 2015.

 

TMB et CSR sont un gouffre financier. L’équilibre économique d’une telle filière pose question

 

La foi aveugle dans certaines solutions technologiques peut avoir de lourdes conséquences à long terme, en particulier sur les finances publiques et sur celles des usagers.

Les pannes et incendies fréquentes obligent les collectivités à réparer et investir pour continuer à utiliser ces installations complexes et fragiles. Altriom, détruite en 2017 puis reconstruite, figure dans la longue liste des usines ravagées par le feu. A Angers, le TMB Biopole qui incluait aussi de la méthanisation, s’est révélé un fiasco industriel et financier : arrêté après 4 ans de dysfonctionnements, il sera reconverti en centre de tri des recyclables secs.

Le marché conclu pour 15 ans entre l’exploitant d’Altriom et les collectivités du groupement,  prévoit des pénalités importantes appliquées si les tonnages entrants prévus au contrat ne sont pas atteints (Source Déchets Infos n°107).

En effet, une fois ces usines construites, avec généralement un dépassement des coûts initiaux annoncés, il faut les alimenter pour les rentabiliser et toute réduction des tonnages est impossible pour plusieurs dizaines d’année. Cela empêche le développement d’un tri à la source de qualité, avec le risque de le faire régresser là où il est performant, impliquant de plus une baisse des éco-taxes versées aux collectivités qui s’organisent pour envoyer des matériaux bien triés et propres dans les filières de recyclage.

Au final, ce sont les citoyens qui paient pour ces mauvaises solutions. Lire à ce sujet : La fausse bonne idée du Tri mécano biologique. Le seul modèle sérieux, c’est-à-dire avec études et bilans chiffrés de centaines de communes à travers le monde, le seul modèle efficace à court-terme et respectueux des finances publiques, c’est la stratégie Zero Waste, Zéro Déchet.

 

Le seul modèle efficace à court terme, appuyé d’études et bilans chiffrés, respectueux des finances publiques, c’est la stratégie Zéro Déchet.

 

Il est aisé de comprendre que le meilleur tri se fait à la source, au lieu de tout mélanger dans un sac noir.

C’est par la séparation des biodéchets dans les foyers, les entreprises, les commerces, et une collecte contrôlée, au porte à porte ou en points de regroupement de tous les flux, assortie d’une tarification incitative, que l’on obtient un tri des déchets ménagers performant à bref délai, avec des taux de 60 %, puis jusqu’à 80 et plus de 90 %.

Une telle organisation basée sur la stratégie  Zero Waste et  Rifiuti Zero,  permet de séparer des quantités beaucoup plus importantes de matériaux non souillés, prêts à être utilisés dans les filières de recyclage ou de compostage. Elle génère des recettes pour les collectivités (vente des matériaux / soutien des éco-organismes). Cette méthode crée des emplois locaux d’ambassadeurs du tri, techniciens, administratifs. Ce type de collecte ne coûte pas plus cher car les tournées sont alternées. Elle fait ses preuves dans de nombreuses communes en France, en Italie et Sardaigne (voir carte : 290 en Italie) et dans certaines collectivités en Corse. L’urgence est à sa généralisation à toute l’île.

Que disent le code l’Environnement et les réglements européens ?

L’article  L 541-1 Code de l’environnement prescrit en premier lieu la réduction des quantités de déchets produites. L’Union européenne a publié dans la directive déchets le 14 juin 2018 les textes réglementaires sur le  paquet économie circulaire  : prévention, réduction, réemploi, augmentation du recyclage, tri à la source des déchets organiques obligatoire d’ici décembre 2023 pour tous les producteurs (professionnels et ménages), etc. Un nouvel objectif clair de réemploi et recyclage est fixé  : 55% des déchets municipaux en 2025, 60% en 2030 et 65% en 2035, le tout calculé en poids – article 11.

Les usines de TMB en général et la technologie 3Wayste en particulier ne rentrent donc pas dans ces nouvelles prescriptions réglementaires. Ne nous laissons pas aveugler par une communication efficace, à défaut de performances.


ALLER PLUS LOIN quelques articles de presse

Lobbying /pub :
Altriom : L’acteur Christophe Lambert défend le concept de tri des déchets – La Montagne, 9 avril 2016
France Bleu Haute Loire : « La loi dit qu’il est non-souhaitable de trier les déchets ménagers » (Fabien Charreyre, fondateur d’Altriom)- 7.02.2019

Performances :
Altriom, un TMB survendu aux performances qui interrogent –  Déchets Infos, 18 janvier 2017-

Non conformité à la loi : exportation dans les pays du Sud
Altriom signe un contrat de 150 millions d’euros sur 30 ans en Inde – L’Eveil, 14 mars 2018
Déchets : Ça y est, la technologie vellave commence à s’exporter – Zoomdici, 14 mars 2018
Pourquoi Altriom ne parvient pas à développer sa technologie dans l’hexagone ? – Zoomdici 18 mars 2019

 

Vous aimerez aussi...