Tri et réduction des déchets en Corse, quel bilan pour 2020 ?

« Et maintenant… là, comment on fait ? »

Chaque année les 19 communautés de communes et d’agglomération insulaires (EPCI) communiquent leurs chiffres concernant la gestion des déchets au Syvadec, syndicat régional, opérateur public unique pour la valorisation des déchets ménagers, auquel elles adhèrent. Le Syvadec en tire le bilan annuel. En 2020 comme en 2019, lorsqu’on lit entre les lignes, l’analyse du bilan réel ne permet toujours pas de se glorifier…

Le tri continue de progresser, selon le titre du Bilan général des  Déchets municipaux de Corse 2020 du Syndicat de Valorisation des Déchets de Corse (Syvadec). Cependant les commentaires des usagers à propos de cette publication sur les réseaux sociaux montrent qu’ils ne sont pas dupes. Ils constatent et subissent au quotidien la mauvaise organisation du tri et des collectes, à part quelques exceptions. Ils pointent le manque de volonté et d’implication à différents niveaux, les freins divers , les coûts qui ne cessent d’augmenter et une communication « poudre aux yeux ».

Une analyse faite à partir des données régionales 2020 publiées en février 2021 sur le site du Syvadec, et qui n’étaient plus en ligne en mars, permet une autre présentation. Elle n’a pas pour but de mettre en accusation tel ou telle, mais de contribuer à la prise de conscience de la gravité de la situation concernant la gestion des déchets en Corse depuis tant d’années.

Replay Club de la presse sur France Bleu RCFM, Invité Philippe Ottavi de l’association Zeru Frazu   ICI

 

S’agissant du tri des DMA (déchets ménagers et assimilés, incluant ceux des professionnels et administrations, collectés par le service public), il est important de distinguer:

  • d’une part le tri des déchets quotidiens qui doit permettre aux usagers de séparer différentes catégories, 4 au minimum en distinguant les secs (verre, papiers journaux, emballages) et les humides (biodéchets de cuisine) et de les apporter (sauf compostage domestique) dans les bacs aux points d’apport volontaire (PAV) ou bien, s’ils bénéficient d’une collecte au porte à porte, dans les sacs ou bacs mis à leur disposition individuellement,
  • d’autre part le tri des déchets occasionnels, apportés dans les différentes bennes des déchèteries (nommées indûment recycleries par le Syvadec), où sont réceptionnés les déchets dangereux (piles, résidus de produits chimiques, etc.), les cartons bruns, textiles, encombrants, déchets d’équipement électriques et électroniques, pneus, meubles, bois, métaux, végétaux.

Ces différentes catégories constituent les flux destinés au recyclage ou au compostage, répertoriés par chaque intercommunalité et servent à établir leurs performances. Ce qui n’est pas trié en amont est collecté en mélange. Ce sont les ordures ménagères résiduelles (OMR).

 

Les données publiées dans la base du Syvadec montrent que dans le total des tonnes enfouies au cours de l’année 2020, plus de 90 % viennent des OMR, c’est à dire des conteneurs d’ordures ménagères résiduelles collectés, contenant les sacs noirs de déchets non triés et divers dépôts en vrac.

 

Les poids de déchets par habitant

Pour le calcul du poids par habitant, la population considérée dans le bilan du Syvadec est la population dite légale publiée par l’Insee (Institut national de la Statistique et des Études Économiques), soit 334 938 habitants. Ce mode de calcul fait supporter la moyenne du poids sur les résidents à l’année, soit 677kg/habitant/an.
Une approche plus réaliste nous permet de nous appuyer sur la population DGF (dotation générale de fonctionnement, incluant les résidences secondaires) pour quantifier la population réelle lissée sur l’année incorporant en partie la population touristique, soit 427 150 habitants en 2020. La moyenne des déchets produits est alors de 531 kg/habitant.

Ce graphique met en évidence le poids par habitant en fonction de l’importance de la fréquentation touristique de chaque intercommunalité et la variation en 2020 (année Covid) par rapport à 2019. Les communautés de communes impactées par la fréquentation saisonnière sont tenues de s’adapter par une organisation et un mode de tarification appropriés, notamment une redevance spéciale incitative pour les professionnels.
La Communauté de communes du Sud Corse continue à produire par habitant DGF un tonnage très conséquent.

 

Le tri des Recyclables collectés (déchets dits aussi quotidiens)

 

C’est le tri des déchets issus de notre consommation au quotidien. La plus grande partie vient des déchets de la cuisine, qu’il faut séparer entre les humides (biodéchets : épluchures, restes) et les secs (emballages en plastique, carton, métaux, verre) et le papier des journaux, revues, magazines. Il faut se rendre aux points d’apport volontaire, plus ou moins éloignés, où ils seront plus ou moins bien collectés. Le compostage individuel ou partagé est à privilégier, si possible. Lorsqu’une collecte est organisée au porte à porte alternativement sur chaque flux, le tri est plus facile et permet un contrôle. En milieu urbain dense il peut s’agir de points de regroupements équipés d’un accès par badge.
Si le ramassage dit au porte à porte ne concerne que le flux des emballages et les résiduels, sans aucun contrôle ni collecte séparée des biodéchets, les chiffres montrent qu’il ne permet pas d’amélioration. La CAPA par exemple, sur une partie de son territoire, équipe les usagers de bacs ou de sacs pour les emballages et, pour les ordures résiduelles, de bacs individuels ou des sacs noirs. Mais force est de constater que son taux de tri stagne. Les dernières intercommunalités du classement n’atteignent pas la moyenne.
La moyenne des taux du tri collecté pour la Corse est très faible à 18,5% et progresse peu (+0,3 % en 2020), car les collectes ne sont pas contrôlées, sauf sur les communes pionnières. On est loin du taux de tri effectué en déchèteries (graphique suivant), où chacun doit respecter les bennes dédiées à chaque flux.
Calvi-Balagne reste en tête avec un taux moyen de tri des collectes sélectives de 36,6% pour l’ensemble de son territoire, étant précisé que la ville de Calvi n’est pas encore couverte par la collecte en porte à porte, sauf pour les professionnels qui trient tous les flux dont les biodéchets et sont assujettis à la redevance spéciale. En 2020 les 9 communes sur 14 de cette collectivité pionnière atteignent un taux moyen de 72,3 %, hors déchèterie. En 2021 deux nouveaux villages bénéficieront de l’organisation selon le Trépied-Zéro-Déchet. Les résultats seront encore améliorés lorsque toute la population sera équipée. Les ordures ménagères résiduelles ont dores et déjà baissé de près de la moitié en 5 ans.  Écouter les explications par l’invitée de la rédaction de France Bleu  RCFM le 6 avril 2021.

.

Le levier incontournable pour améliorer la gestion des déchets est la mise en place du Trépied-Zéro-Déchet : Tri à la source (domicile), Collecte sélective contrôlée de 5 flux au porte-à-porte ou en points de regroupement (verre, papier, emballages, biodéchets, résiduels) et Tarification Incitative. Ce mode d’organisation améliore le recyclage et la valorisation « matière » par la qualité du tri et la pureté des flux. Il génère de plus une diminution progressive de la production globale des déchets. Cette démarche s’accompagne bien entendu de toutes actions en vue de l’évitement des déchets, de la réutilisation, de la réparation, de la consigne, etc.

 

 

Le Tri des Recyclables au sein des Déchèteries (Déchets occasionnels)

Le poids des déchets gérés en déchèterie est considérable. Mais on ne se débarrasse pas tous les jours d’un téléviseur, d’une machine à laver ou d’un canapé ! Le tri des encombrants augmente le tonnage total des déchets triés. Selon les données recueillies, en déchèteries il atteint en moyenne 73,4 %. C’est une performance que l’on aimerait voir dans le tri des déchets quotidiens. Elle aurait une répercussion sur le taux de tri global des DMA et sur les tonnages d’OMR vouées à l’enfouissement.
La Costa Verde présente une performance remarquable à plus de 93% avec une forte augmentation de ses tonnages par rapport à 2019.
L’Oriente a inauguré sa déchèterie en milieu d’année 2020, ce qui explique sa position dans le classement. La Pieve de l’Ornano n’atteint pas 60% de tri de ses déchets occasionnels.

 

Le tri de tous les Recyclables des DMA

Ce graphique regroupe les données des deux précédents. Ce sont les taux affichés dans le bilan du Syvadec. Ils varient de 26 % à 51 % et indiquent pour chaque communauté de commune ou d’agglomération le poids cumulé des déchets triés collectés des 3 flux, les textiles, les déchets occasionnels en déchèteries et les déchets compostés sur place. Ils ne permettent pas de savoir si la collecte est bien organisée et efficace pour le tri au quotidien.
Le bilan régional donne un taux de tri moyen arrondi de 37 % pour tout le territoire en 2020. Il était de 36 % en 2019.  Voir aussi Déchets municipaux de Corse -Bilan Syvadec 2019

 

Le taux moyen de tri global des DMA a progressé en 2020 de seulement 0,58 %. Il pourrait atteindre facilement 80 % avec une meilleure organisation des collectes.

 

 

Dans ce classement la Costa-Verde et Celavu-Prunelli font une remontée spectaculaire en 2020 pour le tri des recyclables de l’ensemble des DMA, grâce aux performances de leur déchèterie (déchets majoritairement lourds par nature), qui augmentent nettement leurs tonnages.
Calvi-Balagne passe au second rang par rapport à 2019, avec un taux de tri global en légère baisse (0,7 %), en raison d’un moindre tonnage en déchèterie.
La communauté de communes de la Pieve de l’Ornanu (avec Purtichju), l’agglomération du Pays Ajaccien (CAPA) et le Sartenais Valincu (avec Pruprià) sont les dernières du classement et ne montrent pas de réels progrès en 2020.

Comme en 2019, il faut noter que le Syvadec comptabilise dans ces chiffres les biodéchets traités « in situ » dans les composteurs domestiques et les composteurs partagés. Ils sont évalués et quantifiés selon le nombre de composteurs distribués aux EPCI. Chaque composteur, en l’absence de contrôle strict à notre connaissance, est-il vraiment correctement utilisé ?  Le nombre des communautés de communes assurant la collecte séparée des biodéchets des ménages et/ou des professionnels n’augmente pas. 

 

En milieu urbain dense, ce n’est pas le nombre de composteurs en pied d’immeuble ou celui des lombricomposteurs distribués, qui résoudra la question de la séparation des biodéchets humides à la source. Ils doivent faire l’objet d’une collecté séparée. À l’évidence le tri à la source des biodéchets est l’enjeu clé et une urgence pour tous.

 

Ce type de collecte est en place dans la métropole de Milan (1,4 millions d’habitants), soit 3,5 fois plus peuplée que la Corse toute entière ! Voir l’Étude de cas. C’est une obligation de la loi AGEC du 10 février 2020, qui impose au plus tard pour la fin 2023 de trier les biodéchet à la source (dans les foyers, les entreprises, les cantines, etc.), de les collecter et de les traiter séparément par compostage, sur des plateformes de proximité, ou par méthanisation si ce traitement est adapté. Ils représentent un poids important en raison de l’humidité (un tiers en moyenne du poids des déchets ménagers). Le potentiel de détournement est considérable, afin de réduire les tonnages d’ordures résiduelles et par là-même les nuisances dues à la fermentation lorsqu’il y a mélange.

 

Évolution du Tonnage global des DMA par rapport à 2019

 

 

Selon le bilan Syvadec, le tonnage total des DMA (incluant les ordures ménagères en mélange) a baissé de 6% en moyenne en 2020 par rapport à 2019.
La crise Covid peut expliquer en grande partie cette baisse, que l’on aurait imaginée plus conséquente. En avril lors du premier confinement, la chute du tonnage a été très importante. Puis la production s’est élevée en août au niveau de l’année 2019.  En novembre, lors du second confinement, la production a été variable selon les intercommunalités.
Globalement la plupart des EPCI ont produit des tonnages inférieurs ou à peu près équivalents à 2019, quelques uns des tonnages supérieurs.
L’analyse des flux semble montrer que, pour le 5 dernières intercommunalités du classement, la variation est liée à l’augmentation des tonnages apportés en déchèteries. L’exemple de Celavu Prunelli est le plus significatif : le poids de DMA par habitant était très faible en 2019,  soit 487 kg/hab. Insee.  En 2020, il est passé à 652 kg/habitant, se rapprochant de  la moyenne insulaire (677 kg/hab), augmentation essentiellement due à l’efficacité de son nouveau service de déchèterie en place courant 2020.
Les gravats, qui sont essentiellement des apports de professionnels, ont dans la plupart des requêtes chiffrées du Syvadec été écartés à juste titre du tonnage en déchèterie. La communauté de communes du Sud-Corse par exemple avait en 2019 une production de gravats très importante, qui a été réduite en 2020. Ce flux, lorsqu’il est dirigé en déchèterie dédiée aux déchets du bâtiment et travaux publics, réduit le tonnage de déchèterie du service public. Il n’empêche que  la production de déchet par habitant dans cette région balnéaire, avec notamment Portivechju et Bunifaziu, est la plus importante de l’île.

 

Évolution du tri en Corse de 2010 à 2020

Données Observatoire des déchets de Corse et Syvadec

Selon ces chiffres, en 2010 la Corse enfouissait plus de 80 % des ses déchets ménagers et assimilés (DMA). Tous les sites d’enfouissement ont été progressivement saturés au mépris des riverains et de l’environnement. Onze années après, malgré les crises qui ont commencé en 2015, l’enfouissement (généré par les collectes de déchets non triés et les non valorisables des déchèteries) est encore de 63 % selon le dernier bilan.

Les Lois préconisent la prévention, la réduction, l’économie circulaire, le tri, le recyclage. Les Plans de gestion des déchets prévoient les moyens pour y parvenir. Il incombe aux communautés de communes et d’agglo, dont c’est la compétence, de les mettre en œuvre avec les financements disponibles (voir infra).
Il n’est plus acceptable de se renvoyer la responsabilité de cette situation. Si tout est fait pour mettre rapidement en place les solutions efficaces, qui ont fait leurs preuves, les résultats suivront. Elles permettront d’éviter le recours aux fausses solutions industrielles ruineuses (tri mécanique sur ordures mélangées) censées résoudre la crise. Il est démontré qu’elles sont en contradiction avec le développement du tri à la source et qu’elles s’opposent à la réduction des déchets (Cf. Contrôle du Trivalis de Vendée, par la Chambre Régionale des Comptes des Pays de la Loire, publié le 17.03.2021).

La mauvaise gestion du service des déchets est supportée de façon très inégalitaire par les usagers, à travers leur taxe ou redevance et par l’absence d’aménagements ou de services publics dans les autres domaines.  En effet le budget général des communautés de communes et d’agglomération vient en partie compenser l’insuffisance de la taxe pour couvrir les sommes exorbitantes résultant de cette mauvaise gestion. Les habitants sont en droit d’exiger des responsables qu’ils œuvrent d’urgence, avec les méthodes éprouvées, créatrices d’emplois locaux, afin de stabiliser les coûts et sortir la Corse de cette catastrophe.

 

L’étude approfondie du bilan régional 2020 montre que les variations restent très faibles tant en baisse de tonnages totaux (-6%) incluant l’effet Covid, qu’en performance de tri (+0.58%)

 

Comme chaque année, notamment depuis le Plan Déchets de 2015, qui n’est pas appliqué et dont les objectifs ne sont toujours pas respectés, les tonnages non triés restent très importants et dépassent largement les capacités d’enfouissement. Des crises de saturation, telles que nous les connaissons depuis des années, surviendront.

On ne cessera de répéter la nécessité absolue de la mise en œuvre, urgemment et massivement, de la stratégie Zéro Déchet, Zéro Gaspillage, par tous les usagers et par tous les acteurs en charge de la gestion des déchets en Corse.

 

Analyse du Bilan Syvadec 2019 : Tri à la source, votre collectivité est-elle sur le podium?
Ademe 2021 : Chiffres clés
Aller plus loin : 4 préjugés sur les biodéchets qu’il est urgent de briser


Ademe de Corse
Aides 2021 : Appels à projets – Tri à la source, Traitement des biodéchets des ménages et Mise en œuvre de la tarification incitative
– Subvention à une étude préalable au tri à la source ou au traitement des biodéchets des ménages
– Financement de la mise en œuvre du tri à la source et du traitement des biodéchets ménagers
– Financement d’une étude préalable à la mise en place ou à l’extension de la tarification incitative
– Financement à l’investissement et/ou à la mise en oeuvre de la tarification incitative

Vous aimerez aussi...